Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Articles divers

  • Les raisons de maintenir le repos du dimanche

    Institut Pays Libre.jpgParis le 1er octobre 2013

    L’Institut du Pays Libre communique :

    Pourquoi le principe du repos du dimanche doit être maintenu

    Il est tristement révélateur de notre effondrement culturel que dans le débat sur la fermeture des magasins le dimanche aucune grande voix de responsable politique, ni même religieux, ne se soit élevée et n’ait été médiatisée pour exprimer le sens profond et le bienfait du respect du repos hebdomadaire et en défendre le principe.

    Le dimanche (étymologiquement « le jour du Seigneur ») est, rappelons-le, la célébration du 7ème jour de la création. C’est le « shabbat » des juifs observé le samedi (étymologiquement le « jour du sabbat »).

    Il n’y a pas un jour semblable dans l’islam sinon que le vendredi est celui de la grande prière l’après-midi à la mosquée.

    Dans le judaïsme, religion fondée notamment sur une stricte « ortho-praxis » (« droite observance »), le principe du respect du shabbat est un absolu ne tolérant des transgressions que pour des raisons de survie.

    L’esprit de l’Évangile a permis plus de souplesse en vue du bien commun dans l’observation du dimanche.

    En Israël, pour les juifs laïques comme pour les religieux, la loi de la nation est celle de l’imprescriptible arrêt de toutes les activités commerciales ou industrielles, sauf celles engageant la sécurité.

    Dans ce pays cependant il règne encore une heureuse complémentarité de services. On peut le samedi acheter aux musulmans ou aux chrétiens (là où il y en a encore) et les chrétiens, qui là-bas observent scrupuleusement le dimanche, peuvent ce jour-là acheter aux juifs ou aux musulmans.

    Quoiqu’il en soit, le respect du repos le 7ème jour selon la loi religieuse obéit simultanément à une immémoriale et bienfaisante pratique générale de respiration spirituelle et sociale qui n’interdit évidemment pas celle des permanences et des tours de service dans les activités indispensables.

    Mais le principe de l’arrêt du travail le dimanche (et pour la minorité juive le samedi) doit être maintenu et appliqué et ne pas être transgressé pour des raisons mercantiles. Cela est d’ailleurs observé aussi bien au Royaume-Uni qu’en Allemagne et autres pays d’Europe non « sous-développés ».

    La position des hommes politiques sur cela sera aussi, après d’autres, un critère d’appréciation électorale.

    Bernard Antony

  • Décès de Jean Madiran

    Jean Madiran n’est plus. Ou plutôt, il est ailleurs. Dieu a rappelé à lui son fidèle serviteur le mercredi 31 juillet, dans l’après-midi, en la fête de saint Ignace de Loyola, lui qui était oblat bénédictin et qui, jusqu’au dernier jour, aura prié et travaillé. Ora et labora… Dans la tristesse qui nous envahit, il est pourtant difficile de ne pas s’arrêter un instant sur ce clin d’œil du ciel : alors que les interrogations s’accumulent à propos des paroles et des actions futures du pape François, c’est en une fête jésuite que Madiran nous quitte. Et veille sur nous, sur le journal qu’il a fondé, sur notre fidélité à ce qu’il a transmis et que nous devons tenter de transmettre à notre tour.

    Lui qui a aimé l’Eglise avec ce que l’on pourrait appeler une filiale bienveillance, une filiale vigilance, est bien devenu, en rejoignant l’éternité, un Veilleur à sa manière. Non point debout, ni non plus assis, ni traîné vers quelque garde à vue pour être resté fidèle à la vérité immuable de Dieu et celle sur l’homme, mais en entrant dans la Vie.

    Les pensées se bousculent et les souvenirs affluent, mais vient d’abord la gratitude.

    Gratitude pour cet homme debout, qui fut d’abord ennemi du mensonge – c’était pour lui, je crois pouvoir le dire, le péché haïssable entre tous – et ennemi de la médiocrité liturgique, de la trahison des clercs, des fossoyeurs de la France et des destructeurs de l’héritage catholique à transmettre aux enfants.

    Gratitude pour les œuvres qu’il laisse : l’immense trésor d’Itinéraires, il le créa, à 36 ans, en 1956 et les plus belles plumes du mouvement national et des défenseurs de la liturgie traditionnelle y eurent leur place, de Louis Salleron à Dom Gérard, de Bernard Bouts à Michel de Saint-Pierre, de Jacques Perret à Gustave Corção. L’aventure devait durer quarante ans. Et c’était une école de pensée qui n’a pas fini de porter ses fruits.

    Nous lui devons, à lui le défenseur tenace de positions que le monde (et Le Monde !) donnaient alors pour totalement dépassées, cette résistance française, typiquement et spécifiquement française, contre des innovations et des ouvertures au monde qui envahissaient en ces années-là l’Eglise comme un vent glacial. Elle a connu son aboutissement et son couronnement, cette résistance des laïques pour conserver le beau dépôt sacré de l’Ecriture et de la messe, avec le Motu proprio Summorum Pontificum du 7 juillet 2007. Jean Madiran l’avait vécu comme tel, avec un bonheur immense. C’était un peu, c’était beaucoup grâce à lui : au poste qui était le sien, d’écrivain laïque, il a donné à beaucoup des raisons de se battre et d’y croire, d’oser suivre les prêtres et des prélats – de l’abbé Berto à Mgr Lefebvre – qui sauvegardèrent la messe qui, avant tout, honore Dieu.

    Mais c’est toute la réforme intellectuelle et morale que servait Itinéraires, une réforme qui semblait tarder, un sursaut qui se faisait attendre. Aujourd’hui que fleurissent toutes sortes de communautés traditionnelles, aujourd’hui que les écoles se multiplient afin que les enfants apprennent encore et toujours à penser, aujourd’hui qu’une France jeune se lève étonnamment pour dire « non » aux pires aberrations qu’elle est pourtant sommée de croire par l’Education nationale, j’ose le dire : l’œuvre de Jean Madiran n’y est pas pour rien. Tout cela, c’est la même famille. Ceux qui se sont levés avec lui pour réclamer qu’« on nous rende l’Ecriture, le catéchisme et la messe » sont de la même eau que ceux qui aujourd’hui promettent de ne rien lâcher, jamais, jamais, jamais, alors que des menteurs prétendent construire la société sur les sables mouvants de la famille déconstruite et détruite.

    Au tout début des années 1980, dans le cadre d’une université d’été du Centre Charlier dont il était l’un des trois parrains – et il faudra reparler de Madiran et des Charlier ! – Jean Madiran lança, avec Bernard Antony, le pari fou de refaire un quotidien. Le mouvement national n’en avait plus depuis L’Action française qui, déjà, ne paraissait plus tous les jours : trop coûteux, trop difficile. Présent commença à paraître en 1982 et nous sommes toujours là ; seul des cinq co-fondateurs, Jean Madiran est resté à la barre ; il resta directeur de la rédaction jusqu’en 2007 et, depuis lors, il était directeur émérite et collaborateur fréquent à travers des éditoriaux qui ont cessé de paraître il y a quelques mois seulement.

    Un incident de santé l’obligea à interrompre cette course.

    Nous avions bon espoir, pourtant, de le voir revenir, comme toujours, un peu moins souvent peut-être mais toujours vers 5 heures du matin, pour écrire sur un sujet d’éternité ou d’actualité, c’était selon, et il y a quinze jours à peine, je recevais un SMS annonçant un papier pour la rentrée, réagissant à un texte publié quelques jours plus tôt dans Présent.

    Ce texte, nous ne le lirons jamais.

    Et ce fut le dernier message que je reçus de Jean Madiran, l’expression de son vœu le plus cher : continuer d’écrire parce qu’il était fait pour cela comme la mère est faite pour cajoler son enfant ou le vigneron pour faire du bon vin.

    Oui, il était de Libourne et aimait le bon vin et je lui demandai un jour – il y a bien dix ans – s’il ne rêvait pas de quitter un jour Paris pour couler une retraite heureuse en Provence ou dans quelque autre coin de France – écrasé de soleil et ruisselant de bonheur de vivre.

    Il y avait de la nostalgie dans sa voix et dans sa réponse, la nostalgie de ce que l’on sait ne pas pouvoir obtenir et qu’on désire sans le vouloir dans les faits : il travaillerait jusqu’au bout, me dit-il en substance, il ne quitterait pas Paris, parce que c’était son devoir et que ses raisons d’écrire étaient toujours là.

    L’aventure de Présent aura été avant tout la sienne, et il nous laisse un état d’esprit. Il avait ses certitudes et ses combats, et il préférait être fidèle à ce qu’il croyait juste et vrai plutôt que de jouer des compromissions et des ambiguïtés qui auraient parfois pu permettre de ne pas froisser tel public, de ne pas déplaire à tel autre. C’est le fait d’un homme d’honneur.

    Non, il ne pensait pas que ses combats fussent terminés. Il prévoyait au contraire une époque plus rude, plus dure que la sienne pour ceux qui resteront fidèles et qui, au nom de la foi, diront non au démantèlement de la raison et de la société, non au refus de Dieu et de sa loi.

    J’ai eu la chance de côtoyer ce géant, cette intelligence brillante qui ne dédaignait pas d’apprendre à la « petite classe » de Présent comment l’on devient journaliste, et qui respectait si scrupuleusement notre liberté. Changeait-il un mot dans un de nos articles pour y mettre une expression plus juste ou plus adroite ? Il nous demandait toujours : « Maintenez-vous votre signature ? »

    J’ai eu la chance de l’entendre confier sa manière de comprendre l’inspiration, celle qui préside aux bons textes (et Dieu sait qu’il en publia beaucoup – plus de trente livres, d’innombrables articles dans Présent et dans Itinéraires), un mystère qui semblait le dépasser : les pensées, disait-il, lui venaient comme d’ailleurs et de plus haut, sans qu’il puisse s’en glorifier comme émanant de lui-même.

    Nous gardons et chérirons de lui cette œuvre qui demeurera et qui est assurément indispensable pour comprendre le triste XXe siècle ; avec son Sac de Rome et son Hérésie spécifique, sa Vieillesse du Monde que fut le communisme et son « soi-disant anti-racisme » qui le continua.

    Jean Madiran pouvait irriter avec ses argumentations pointues, ses mots choisis avec une précision d’orfèvre, ses déductions implacables et ses conclusions assassines pour telle tromperie ou telle imprécision. Ce microchirurgien du verbe relevait implacablement les erreurs de logique et les faiblesses de pensée comme les fautes de style, mais c’était le bien de sa patrie et de l’Eglise qui le mouvait.

    Quel homme sérieux et savant, pourrait-on penser. Mais il n’y avait pas de lourdeur chez Jean Madiran. Il se méfiait de ceux qui ne plaisantent ni ne chantent, il avait cet esprit espiègle que l’on trouve dans les monastères – comme le Barroux – chez des moines de soixante ou quatre-vingts ans, et ses yeux bleus pétillaient toujours de malice… Il n’avait pas envie de mourir.

    Il attendait le Ciel, sans doute. Ce Ciel qui inquiète les moins confiants, les moins croyants d’entre nous : « Imaginez tout ce que vous aimez sur cette terre, tout ce qu’il y a de plus chouette – eh bien ! au Ciel, c’est pareil, mais en infiniment mieux ! » Mais il aimait cette terre et cette France, au point de ne plus vouloir, depuis quelques années, la quitter pour être sûr de ne pas mourir loin d’elle. Et il aimait sa femme, Michèle, à qui nous pouvons seulement dire aujourd’hui notre immense peine et notre profonde affection, partagée par tous ceux qui doivent tant à Jean Madiran.

    Que Dieu l’accueille en son paradis et que, là-haut, il ne nous oublie pas.

    JEANNE SMITS

    Article paru dans Présent

  • Halloween, le retour au paganisme

    LF Halloween.JPGIntroduction

    C’est la Toussaint. On sonne à ma porte. Je l’ouvre et trouve dans son embrasure une fillette d’une douzaine d’années qui me réclame des bonbons.

    « Je n’en ai pas », lui dis-je en fidèle serviteur de la vérité, mais en tentant de compenser la mauvaise nouvelle par un aimable sourire.

    Alors, voilà ma quêteuse de sucreries qui se met à sautiller frénétiquement en tendant vers moi deux index vengeurs et en proférant, d’une voix sépulcrale, d’obscures incantations. La friponne est, ma parole, en train de me jeter un sort.

    « Petite sotte, sais-tu ce que tu fais ? », lui demandé-je courtoisement, « on ne joue pas avec la sorcellerie ».

    Son sort manque d’efficacité. Mes paroles aussi. L’apprentie sorcière détale.

    L’incident est mince mais significatif. Jadis, et même naguère, les enfants venaient quêter des friandises à la fin de décembre en chantant des noëls. Maintenant ils ont recours à la magie noire.

    Est-ce bien grave ? Faut-il voir dans Halloween, puisque c’est de cela qu’il s’agit, autre chose qu’un amusement puéril, un sympathique folklore de pacotille ?

    Peut-être pas.

    Le paganisme

    Privé de la lumière divine et rendu spirituellement infirme par son propre péché originel, l’homme s’est dispersé sur tous les continents et s’y est heurté à des problèmes dont il ne pouvait comprendre la solution.

    Qu’il fut devenu noir, blanc ou jaune, son destin a été très divers selon les contraintes physiques et géographiques qu’il a rencontrées. Son histoire aussi, tributaire de son imperfection et de ses tendances, a modelé son destin et orienté sa civilisation de manière très différente selon les peuples qu’il a fondés.

    Mœurs primitives ou brillante civilisation, toute organisation humaine se trouve confrontée aux mêmes questions fondamentales et, faute de Révélation, angoissantes : Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Et ce monde qui nous entoure, d’où est-l sorti ?

    A ces questions, une multitude de religions s’est efforcée de répondre.

    Les spécialistes autoproclamés de l’ethnologie religieuse croient pouvoir trouver l’origine des religions dans les étapes d’une prétendue hominisation progressive.

    Selon eux, à mesure que l’hominidé (venu du singe par l’intermédiaire de l’hominien) devenait de plus en plus homme (Homo) ; sa réflexion religieuse s’affinait. Il aurait commencé par attribuer un esprit, par définition surnaturel, à tout phénomène inexpliqué, comme l’orage, à tout repère géographique, comme la montagne, à tout être vivant, comme l’arbre : c’est l’animisme. Puis, sa pensée se développant et, supposons-le, sa taille se redressant vers le ciel, l’homme en serait venu au polythéisme qui conçoit, au-dessus des esprits qui n’ont pas nécessairement été éliminés, une petite société de dieux ou êtres spirituels supérieurs.

    Devenu sapiens, l’homme aurait conçu la notion, plus dépouillée, d’un Dieu unique, éternel et infini. Pour nos spécialistes autoproclamé, l’homme, devenu sans doute sapientissimus, en arrivera bientôt à un lumineux athéisme ou, plus exactement à un panthéisme qui attribue tout ce qui existe à une matière immortelle et créatrice.

    En fait, ce clair schéma est faux. On s’aperçoit qu’en réalité toutes les religions, mêmes les plus primitives, ont u fond de monothéisme. Jusqu’au plus profond des forêts équatoriales, les hommes que l’on dit sauvages croient en Dieu créateur. En général, ils ne se réfèrent pas à ce Dieu qui leur semble trop lointain, trop élevé, pour être clairement conçu et prié. Ces hommes préfèrent s’adresser à des êtres intermédiaires plus abordables, plus compréhensibles. On retrouve un peu de cette attitude jusque dans certains cultes un peu bizarres rendus de nos jours à des saints vrais ou présumés.

    Le polythéisme, quant à lui, est une déformation du monothéisme fondamental. Dans de nombreux cas, les différentes tribus ou cités qui vivaient indépendantes avaient, chacune, sous un nom particulier, son dieu unique. Lorsque les empires, les Etats, les fédérations se sont constitués, on a simplement additionné des différentes appellations pour en faire autant de dieux. C’est ce que l’on constate en Egypte, en Grèce, en Italie…

    Dans les divers pays, la nécessité de différencier tous ces dieux a favorisé la création de mythologies. Des mythologies très variées en fonction des peuples chez qui elles sont nées. Il en est de sauvages et de sanguinaires. Il en est aussi, comme chez les Grecs, de poétiques, voire de souriantes.

    On a vu aussi des polythéismes tenter de se fondre entre eux en fonction des conquêtes ou unions politiques ou culturelles. Ainsi le Jupiter (Dieu le Père) des Romains s’est-il assimilé au Zeus (Dieu) grec, sa femme Junon à Héra, etc.

     Mais quelle que fût la religion : animiste, polythéiste ou monothéiste, elle ne répondait pas suffisamment à l’angoisse fondamentale de l’homme : celle qu’il ressent devant la mort.

    La mort pose une terrible énigme. L’homme voit ceux qu’il aime, et aussi ceux qu’il hait, de vivants qu’ils étaient, devenir d’effrayants objets inanimés qui ne tardent pas à se décomposer. Et l’homme sait qu’il est mortel et qu’il deviendra aussi un cadavre.

    De voir un être animé se transformer d’un seul coup en objet inanimé, les hommes de tous les temps ont conclu qu’un élément essentiel, invisible, sans doute immortel, a abandonné le corps au moment de la mort. Pour certains, cet élément, l’âme ou l’esprit, va se réincarner dans autre chose : un autre corps, un animal ou un végétal. Pour d’autres, la survie de l’âme est liée à celle du corps : d’où la momification chez certains, l’enfermement dans le tombeau avec le corps d’objets utiles ou de serviteurs égorgés chez d’autres, le renouvellement annuel et macabre de l’ensevelissement chez quelques-uns.

    Dans beaucoup de cultures anciennes, les âmes des trépassés errent sur la Terre, toujours effrayantes, parfois démoniaques. Il faut ajouter à cela la puissance maléfique qu’elles peuvent exercer par l’intermédiaire de la magie ou par le truchement des sorciers.

    Toutes ces croyances et superstitions païennes qui remontent à la nuit des temps ont survécu, plus ou moins clairement, aux explications apportées par toutes les religions, sans en excepter le catholicisme.

    C’est dans ce trouble magma que va fleurir Halloween.

    Du paganisme au christianisme…

    Si l’on met à part les îlots de fidèles du judaïsme, le paganisme règne dans tout l’Empire Romain lorsque commence à se répandre le christianisme.

    Ce paganisme est en général polythéiste, bien que de grands philosophes, tels que Platon ou Aristote, croyaient à un Dieu unique. Il est bien possible que les Grecs du Ier siècle, toujours très fins, se posent le problème de l’existence d’un seul Dieu puisque saint Paul remarque à Athènes un autel dédié « au dieu inconnu ». Il est tout aussi possible que les Grecs, toujours un brin sceptiques voire ironiques, veulent honorer par là un éventuel dieu supplémentaire ignoré de tous les Panthéons.

    La religion officielle de l’Empire Romain reste le vieux polythéisme latin fortement hellénisé. Les empereurs y ont ajouté le culte de leurs propres personnes. On ose espérer pour leur mémoire qu’ils ne croyaient pas vraiment être déifiés par le meurtre ou l’usurpation qui leur a ouvert l’accès au pouvoir. Leur culte avait l’avantage de fortifier leur pouvoir et de maintenir la cohésion du très vaste empire bâti de bric et de broc tout autour de la Méditerranée.

    De nombreux chrétiens subiront le martyre pour avoir refusé d’offrir un sacrifice aux empereurs divinisés.

    Les autres polythéismes survivent plus ou moins, en opérant parfois des échanges avec les cultes romains. Ainsi peut-on s’interroger sur l’identification de la multimamelue Diane d’Ephèse avec la Diane chasseresse latine copiée sur l’Artémise grecque. De même verra-t-on le culte de l’Egyptienne Isis se répandre dans tout l’Occident. La grande déesse phrygienne Cybèle, partie d’Asie Mineure et passée par la Grèce, gagne Rome.

    On voit même des dieux extérieurs à l’Empire s’y introduire. C’est le cas de Mithra, issu du mazdéisme de la Perse. Ses adaptes pratiqueront jusqu’à Rome leurs rites mystérieux, comme le taurobole au cours duquel on égorge un taureau dont le sang asperge les fidèles.

    Les adeptes de Cybèle et de Mithra opposeront au christianisme une plus forte résistance que les fidèles plutôt modérés des cultes officiels qu’auront, il est vrai, abandonnés les empereurs devenus chrétiens. Leurs penseurs adapteront même à leurs doctrines, pour mieux lutter, des éléments pris aux chrétiens.

    Et, en dehors de tout cela et beaucoup plus résistant encore, survit le vieux paganisme anonyme, surtout rural (païen veut dire paysan), à base de magie, de sorcellerie, d’âmes errantes et de fantômes.

    A ces superstitions quasi-immortelles, le christianisme opposera, bien sûr, sa prédication, mais aussi de petits moyens comme l’appropriation à son profit de menus cultes locaux. Il sera plus facile de christianiser un lieu sacré païen que de l’interdire. Ainsi verra-t-on des saints remplacer çà et là des fées et des spectres.

    Dans le même esprit, l’Eglise tiendra compte des dates des fêtes païennes pour fixer celles des fêtes chrétiennes.

    Pour Pâques, le problème est un peu différent, l’Eglise désirant que la fête de la Résurrection reste liée à la Pesha juive. Mais, comme la date de la fête juive varie en fonction du calendrier lunaire, l’Eglise devra chercher un moyen de calculer la date de Pâques dans le cadre du calendrier scolaire qu’elle a emprunté aux Romains. Il s’ensuivra de longs débats, parfois animés.

    Quant à Noël, le problème est différent. On ne connaît pas la date de la naissance du Christ : ni le jour, ni le mois, ni même l’année à quatre ou six ans près. La date de la fête de la Nativité variera d’abord entre la fin de décembre et le début de janvier avant d’être fixée au jour que nous connaissons. Elle coïncide à peu près avec le solstice d’hiver qui est marqué par plusieurs fêtes païennes, et notamment les Mithriates, une fête du soleil (sol invictus) très suivie et que l’Eglise veut concurrencer de crainte que les convertis n’en gardent l’habitude.

    On peut voir encore plus nettement cette volonté de récupération (en fait : d’aide à la conversion pour le bien des âmes) dans la création de la fête de la Toussaint à la date de la fête des morts.

    Et on retrouve ici la trace d’Halloween. …

    et retour

    Le christianisme fermement, et depuis longtemps établi en Europe, on pouvait croire le paganisme définitivement disparu. Bien sûr, son souvenir subsiste dans d’aimables légendes ou des contes pour enfants : la fée Mélusine, Merlin l’enchanteur, Aladin… Tout cela ne prétend pas à la crédibilité et relève surtout du folklore.

    Plus grave, le paganisme, officiellement éteint, survit dans de nombreuses superstitions et dans de vieilles peurs venues du fond des âges : les revenants, les maisons hantées, les maléfices, les sorciers vrais ou faux que l’on rencontre encore dans certaines campagnes. On note même de nos jours en ville un nombre de plus en plus important de mages, de voyantes et autres charlatans pêchant en eau trouble. Ces intéressants personnages distribuent des tracts à foison. Plus de trente « voyantes » s’offrent une publicité régulière dans un hebdomadaire de programmes télévisés. On compte par dizaines des sites de divination et d’astrologie sur Minitel et sur Internet. Tout cela montre la rentabilité, et donc le succès, de cette industrie païenne.

    Cette multiplication est le signe et la conséquence de l’affaiblissement du catholicisme. Satan, l’ennemi de Dieu, toujours à l’affût, sait exploiter tout affaiblissement de zèle religieux pour combattre le christianisme. Sans vouloir remonter trop haut, on peut se rappeler comment l’impiété du « Siècle des Lumières » a mené, avec la Révolution, une accumulation de crimes par milliers : pendaisons, fusillades, noyades, guillotinades, massacres, tortures, étripages et, plusieurs fois cannnibalisme. L’Eglise et ses fidèles étaient principalement visés. On a même tenté de remplacer Dieu par une déesse Raison si mal nommée.

    La fin de cet épisode sanglant n’a pas amené celle de la lutte du Mal contre Dieu et son Eglise. On a officiellement mis en place une laïcité qui n’est rien d’autre qu’une tentative d’instaurer l’athéisme. En fait, l’athéisme n’est pas concevable : son nom recouvre un panthéisme fondé sur la matière supposée douée, contre toute constatation scientifique, de l’éternité et du pouvoir de créer et d’organiser le monde.

    La mollesse de l’Eglise et son désir insensé de « s’ouvrir au monde » ont laissé le champ libre à tout ce qui peut repaganiser la société et détruire la religion. Depuis trop longtemps déjà, on a laïcisé de fait les grandes fêtes catholiques. On parle peu de la Résurrection à Pâques : en revanche les généreuses cloches y apportent un lot, abondant et commercialement lucratif, d’œufs, lapins, poules en chocolat…

    A Noël, on conserve souvent la crèche comme élément de folklore. C’est le seul souvenir de la Nativité. Pour le reste, on a introduit le grotesque et très laïc Père Noël qui distribue des jouets. Le Père Noël et le sapin sont les rois de la fête. A la place des « noëls », on chante plutôt : « Mon beau sapin » ou « Petit Papa Noël ». La collation qui suivait naguère la Messe de Minuit a laissé la place à d’abondants réveillons, bien « arrosés », où règnent mirlitons et chapeaux pointus. On fête aussi l’octave de Noël avec des cadeaux et des réveillons en l’honneur d’un simple changement de numéro sur un calendrier. Un bonhomme Janvier est parfois évoqué.

    Quant à la Toussaint, plus récente, et encore plus grave, est son expropriation au profit d’Halloween. Nous allons y revenir.

    On note en contrepoints la prolifération de substituts de religion, une prolifération largement favorisée par le collapsus de l’Eglise que désertent ses fidèles partis à la recherche d’un surnaturel de remplacement.

    Les sectes prospèrent. Certaines dérivent du christianisme, mais s’en éloignent. Beaucoup de sectes sont carrément extravagantes (et lucratives pour leurs gourous). Certaines se veulent intellectuelles. C’est le cas, par exemple, des adorateurs de Gaïa (la Terre), une forme écolo-mondialiste de panthéisme. Ou celui des néo-païens, en fait des paléo-antichrétiens, qui se donnent le ridicule de rendre un culte à de vieilles divinités celtiques ou germaniques auxquelles personne ne croit plus depuis des siècles. Même pas eux.

    Et il y à aussi la montée préoccupante des sectes satanistes. Ici Satan jette le masque et ses fidèles pratiquent l’antireligion de l’antiDieu.

    On ne peut qualifier l’actuel retour au paganisme que de satanique, quand on constate qu’il s’accompagne de l’inversion, tolérée ou officialisée par les pouvoirs politiques, de toutes les valeurs morales. Destruction systématique de la famille, PACS, promotion omniprésente de l’homophilie, de le drogue, de la pornographie. Législation du crime : l’avortement, bientôt l’euthanasie.

    Les enfants ne sont pas oubliés dans cette diabolique propagande. Outre qu’ils sont les premières victimes de la décomposition de la famille, la propagande en faveur des perversions les atteint et les trouve à peu près sans défense. L’instruction religieuse ne leur est que très peu dispensée et, faut de connaître Dieu et les saints, ils vont étancher leur soif de surnaturel auprès de ridicules « héros » dotés de « pouvoirs » : Spiderman, Superman et bien d’autres. Le ciel, vidé de toute présence spirituelle, se peuple s’impossibles « extra-terrestres ». Un nouveau pas a été franchi avec l’introduction, dans l’univers enfantin, de la magie et des sortilèges, avec Harry Potter par exemple.

    Les enfants sont ainsi préparés à fêter Halloween.

    Les origines d’Halloween

    Si l’origine d’Halloween remonte très loin, jusqu’à un vieux fond païen européen, le nom de cette fête serait beaucoup plus récent et ne daterait que de l’Amérique presque contemporaine. Halloween devrait se comprendre « All (saints) even » et signifierait « la veille de tous les saints ». On voit déjà l’intrication qui mêle cette fête païenne à la Toussaint chrétienne.

    Beaucoup de peuples, sinon tous les peuples, de l’Europe ancienne fêtaient la succession de saisons, celles des jours sombres et des jours clairs, et y mêlaient des fêtes des morts et des vivants. On retrouve ici la peur fondamentale de la mort qui survivra à tous les paganismes.

    Il y avait chez les Celtes une fête du renouveau de la nature, Belthain, où l’on allumait de grands feux. Cette fête se situait aux environs de notre 1er mai, en fonction du calendrier lunaire. Elle sera à l’origine des feux de la Saint-Jean et, plus récemment, de la fête du muguet. On notera que, fête lunaire et donc fête de la pleine lune, Belthain, comme les autres fêtes saisonnières, ne coïncidait pas exactement avec un solstice. C’est sans doute par ignorance que les modernes druides néo-païens célèbrent les solstices.

    Plus importante, car plus inquiétante, était chez les Européens la fête qui inaugurait le semestre du froid et des nuits longues. Chez les Scandinaves, on célébrait vers le 1er novembre la fête de la troisième moisson et celle des morts. La déesse Hel, déesse de la mort, s’y trouvait particulièrement à l’honneur. Coïncidence ou non, son nom rappelle celui de l’Enfer en anglais (Hell).

    Les Celtes avaient aussi leur fête de la lumière et de la nuit, de la vie et de la mort. C’est elle qui donnera naissance au moderne Halloween. Elle constituait le premier jour de l’année celtique et marquait le début du règne des ténèbres et de la mort. Située aux environs de notre premier novembre, elle commençait le soir parce que la pleine lune apparaît alors. On sait qu’il en allait de même pour le Sabbat juif également dépendant du calendrier lunaire : c’est la raison pour laquelle il fallut descendre de la croix le corps du Christ dès le vendredi en fin d’après-midi, avant le début du Sabbat.

    Cette fête celtique, appelée Samhain, était célébrée chez les Ecossais, avec quelques particularités, et en Irlande où elle subsistera plus fortement.

    Pour les Celtes, il n’y avait pas de jugement après la mort et les esprits des défunts, bons et mauvais confondus, erraient pendant la nuit.

    Avant que la Terre sombrât pendant six mois dans l’angoisse suscitée par les ténèbres et les esprits errants, on donnait à Samhain une très grande importance. On y allumer des feux pour remplacer la clarté du jour et inciter le soleil à revenir.

    Samhain était une fête totale et obligatoire où l’ivresse était de rigueur et où l’on pratiquait des sacrifices humains. Elle marquait le moment du renouvellement du pouvoir des rois, celui de la signature des contrats et de la résolution des conflits juridiques.

    La fête persistera, surtout en Irlande, après l’avènement du christianisme, mais l’adoption du calendrier solaire amènera à la fixer au 1er novembre. L’Eglise, faute de pouvoir l’extirper, fut contrainte de la tolérer en essayant de la débarrasser de ses aspects cruels et morbides.

    Devant la survie obstinée de cette fête de la peur et de la mort, l’Eglise entreprend de la remplacer par une fête joyeuse dédiée, non aux esprits errants, mais aux seules âmes sanctifiées et accueillies au Paradis.

    C’est l’origine de la Toussaint. En 731,le pape Grégoire III érige dans la basilique constantinienne Saint-Pierre à Rome une chapelle dédiée « à tous les saints ». Il accompagne cette fondation de l’institution d’une messe et d’un office fixés au 1er novembre, donc à la date de Samhain qu’il s’agit de remplacer.

    En 837, la fête de la Toussaint est étendue à tout l’empire carolingien.

    Le problème ne se trouve pas résolu pour autant. D’une part Samhain survivra jusqu’à donner naissance à Halloween. D’autre part, les fidèles toujours influencés par les vieilles peurs et les vieilles croyances païennes, transformeront la fête joyeuse de tous les saints en une fête beaucoup plus sombre de tous les morts.

    Nouvelle tentative de l’Eglise. Sous l’influence des moines de Cluny, on instaure vers 1050 une fête des morts le 2 novembre, lendemain de la Toussaint.

    Il semble que cette tentative n’ait pas eu tout le succès escompté. Il suffit de parcourir les cimetières le jour de la Toussaint pour y voir, plutôt que le 2 novembre, des foules venir y fleurir les tombes.

    Halloween

    C’est au XIXème siècle que les rites de ce que l’on appellera Halloween apparaissent aux Etats-Unis. Ils accompagnent les nombreux Irlandais qui fuient vers l’Amérique leur pays ravagés par une grande famine. Le nombre des Ecossais immigrés aux Etats-Unis devaient, de leur côté, être assez important puisque la fête adoptera des usages particuliers propres à leur pays.

    Halloween se répandra dans les milieux anglophones des Etats-Unis où on le tolèrera en le considérant comme une simple réjouissance pittoresque.

    L’influence écossaise explique en partie cette bienveillance, car la fête païenne des morts s’accompagnait en Ecosse de rites plus comiques que tragiques. C’est de cette région de Grande-Bretagne qu’est venue l’idée de défilés grotesques.

    La fameuse citrouille elle-même vient d’un usage écossais. Il s’agit en général d’un potiron (qui est une espèce américaine) vidé et percé de trous correspondant aux yeux, au nez et à la bouche d’une tête de mort, et qu’une bougie allumée placée à l’intérieur du légume met en valeur. En Ecosse l’intéressant cucurbitacée-tête de mort était nommée « Jack O’Lantern ».

    La quête de porte en porte de friandises par des jeunes gens, maintenant remplacés par des enfants, est aussi un usage écossais. A l’origine, les quêteurs déguisés en morts venaient ainsi recueillir les nourritures don ont besoin les âmes errantes. En Irlande, on préférait laisser de la nourriture sur la table à la disposition des sinistres esprits visiteurs.

    De manière générale, la fête irlandaise, qui n’avait rien de joyeux, constitue l’apport fondamental recueilli par Halloween. On peut ainsi discerner dans Halloween des éléments d’origine irlandaise qui dépassent nettement un folklore de mauvais goût. On y reconnaît un rite d’initiation et un exorcisme de la mort.

    Il faut se rappeler que pour le vieux paganisme celte, il n’y avait ni Enfer, ni Paradis. Les âmes des morts, selon lui, erraient lamentablement en effrayant les vivants.

    Dans cet esprit, Halloween a multiplié les déguisements et les symboles les plus lugubres en faisant appel à toutes les superstitions. On y voit des costumes et d’horribles masques de sorcières, de fantômes, de cadavres, de chats noirs…

    Pour animer la fête, on a ajouté des jeux assez anodins. Mais dans les « quartiers défavorisés », les jeux consistent souvent en agressions, viols…, exécutés à l’abri de masques terrifiants.

    Si ces crimes peuvent être davantage attribués aux tristes mœurs des « quartiers défavorisés » qu’au douteux folklore d’Halloween, il n’en reste pas moins que cette fête, qui commence à envahir une Europe « américanomane », est mauvaise par ses racines et perverses par ses effets.

    En premier lieu, la moquerie de la mort, caricaturée par Halloween, est profondément malsaine. En ridiculisant une mort que l’on redoute, on tente d’éluder un problème essentiel, tout en manquant de respect envers les morts à qui nous devons la vie.

    En second lieu, Halloween introduit auprès des enfants, sous prétexte d’amusements, de vieilles croyances et superstitions païennes : les sorcières et leurs maléfices, les fantômes, tout un pseudo-surnaturel qui ne peut manquer d’impressionner les jeunes âmes. De plus, ou les enfants adoptent ce faux surnaturel, ou ils en viennent à rejeter tous les surnaturels, vrais ou faux confondus.

    En troisième lieu, ce faisant, Halloween évacue le surnaturel chrétien et remplace en fait la fête de la Toussaint par ces grossières évocations de la mort. De plus, ces évocations, où bons et mauvais esprits errants partagent le même sort, portent atteinte aux notions de bien et de mal.

    En quatrième lieu, on trouve là-dessous une volonté délibérée de déchristianiser le monde. On n’entend guère les « grandes consciences » (souvent maçonniques) s’élever contre les aspects malsains d’Halloween. Elles préfèrent réserver leur réprobation aux « excès » du christianisme.

    En cinquième lieu, une fois de plus, l’esprit mercantile se joint à cette volonté de déchristianisation. Dans Dieu recule dans les âmes, l’argent le remplace.

    Noël est devenu la belle affaire des marchands de jouets et des distributeurs de victuailles. Pâques fait la fortune des confiseurs et des chocolatiers.

    Maintenant, l’ex-Toussaint devenue Halloween va contribuer à la richesse des fabricants de masques et des vendeurs de farces et attrapes. A l’approche de la fête, les magasins regorgent de ce genre de marchandises. Halloween enrichit même les cultivateurs de citrouilles ! Et aussi les éditeurs puisqu’il y à actuellement, sur le marché français, plus de vingt livres destinés à apprendre aux enfants comment fêter Halloween.

    Oui, Halloween, c’est le retour du paganisme.

    Une seule conclusion : il faut combattre l’invasion américano-païenne d’Halloween

    Daniel Raffard de Brienne

    Lecture et Tradition n°320, octobre 2003

  • Monseigneur Lefebvre. Il a sauvé l'honneur de l'Eglise

    Mgr. Lefebvre.jpgMardi de Pâques 1991. Le soleil n’a pas encore franchi les Alpes Pennines, mais il illumine déjà la vallée du Rhône. La neige qui couronne l’autre versant montagneux étincelle dans le ciel bleu. La chaude lumière du matin chassera peu à peu l’ombre fraîche de la pente où s’élèvent les bâtiments du séminaire d’Ecône. Face à la vallée et aux montagnes éclairées, une tente immense se dresse dans la prairie au-dessous du séminaire.

    Tout à l’heure y sera célébrée la Messe de funérailles de Mgr Lefebvre. Les quatre mille places assises de la tente sont déjà occupées. On remarque dans les premiers rangs une bonne centaine de religieuses représentant les congrégations « traditionalistes ». Seules manquent les cloîtrées qui, comme les carmélites des sept couvents fondées par la sœur de Mgr Lefebvre s’unissent par la prière à la cérémonie.

    Un flot ininterrompu de fidèles monte vers la prairie. Ils seront peut-être dix mille à se serrer entre la tente et le séminaire. Certains viennent de très loin. Les Français sont nombreux. On voit beaucoup moins de jeunes gens que dans les chapelles et les pèlerinages « traditionalistes » : l’école et le métier ont leurs exigences. On remarque néanmoins de ces familles nombreuses, sages et épanouies, qui préparent le retour à la tradition.

    Tradidi et quod accepi : « j’ai transmis ce que j’ai reçu ». Cette phrase, dont Mgr. Lefebvre voulait faire l’épitaphe de sa tombe, résume l’action de toute sa vie. Et ce qu’il a reçu, il a commencé à le recevoir au sein d’une famille semblable à celle que nous voyons dans la prairie d’Ecône.

    Marcel Lefebvre vit en effet le jour à Tourcoing en 1905 dans une famille nombreuse attachée à la Tradition catholique et française. Une tradition vécue. Tradition française : arrêté en 1941 pour des actes de résistance, Monsieur Lefebvre devait mourir dans un bagne allemand en 1944.

    Tradition catholique : toute la vie familiale en était imprégnée. Mme Lefebvre vivra et mourra comme une sainte. Cinq de ses enfants entreront en religion.

    Troisième des cinq, Marcel reçut aussi beaucoup du séminaire de Rome où, entré à 18 ans, il resta six années. On l’y remarqua pour sa douceur et sa sérénité qui lui valurent le surnom de « l’ange du séminaire ». Mais, surtout, il y acquit une sûreté et une solidité doctrinales exceptionnelles sous la direction du célèbre Père Le Floch. Il en sortira avec les titres de docteur en philosophie et de docteur en théologie.

    Fondateur de séminaires

    Prêtre en 1929, il se tourne vers les missions d’Afrique après un an de vicariat dans la région lilloise. Devenu Père dans la congrégation du Saint-Esprit, il restera au Gabon de 1932 à 1945 comme professeur de dogme puis directeur du grand séminaire de Libreville.

    De profondis clamavi ad te Domine : « du fond de l’abîme je crie vers vous Seigneur ». Il est maintenant neuf heures. Tandis que la chorale chante des psaumes, un long cortège descend lentement du séminaire vers la tente de la prairie. D’abord sur les deux files, une vaste cohorte de séminaristes en surplis blancs : ils viennent des six derniers séminaires fondés par Mgr. Lefebvre, celui d’Ecône et ses cinq frères les plus récents. Depuis Libreville, le Père Marcel, comme on l’appelait en Afrique, a toujours eu pour premier souci de fonder des séminaires afin de donner à l’Eglise de saints prêtres bien formés.

    Derrière les séminaristes, avancent plus de deux cents prêtres. Des robes de bure de différentes couleurs se mêlent aux soutanes ; elles revêtent les représentants des monastères et communautés « traditionalistes ». Prêtres séculiers ou religieux, la plupart doivent leur ordination à celui dont le cercueil nu apparaît maintenant porté sur leurs épaules par six prêtres choisis parmi les premiers collaborateurs.

    Le supérieur de la Fraternité Saint Pie X, l’abbé Schmidberger, ferme la marche avec les quatre jeunes évêques sacrés en 1988 par Mgr. Lefebvre. L’un d’eux, Mgr. Tissier de Mallerais, va célébrer la messe de funérailles.

    Les sacres de 1988 n’étaient pas les premiers de Mgr. Lefebvre. Jouissant de l’estime et de la confiance du grand pape Pie XII, la Père Marcel, évêque dès 1947, avait été nommé en 1948 délégué apostolique pour toute l’Afrique francophone.

    Son œuvre reste vivante

    On vit dès lors, pendant des années, Mgr. Lefebvre sillonner inlassablement la savane et la forêt africaines, créant des diocèses, fondant des monastères, construisant des églises, ouvrant partout des écoles. Son œuvre fut considérable et, bien que gravement endommagée à la suite du Concile, elle reste encore vivante.

    Devenu en 1955, le premier archevêque de Dakar, il laissera dès 1962 son siège à l’un de ses disciples africains. Il prend alors, comme supérieur général, la direction de sa congrégation, celle des Pères du Saint-Esprit, la plus importante des congrégations missionnaires.

    Bannis des voûtes des cathédrales, les chants montent vers la voûte azurée des cieux. La « modern’ liturgie » s’est privée de la splendeur des Messes de requiem. Trop tristes, paraît-il, comme si la mort était devenue gaie.

    La cérémonie se déroule, non pas triste, mais sérieuse, sereine, harmonieuse, majestueuse. « Donnez-leur, Seigneur, le repos éternel et que votre lumière luise à jamais sur eux ».

    La mort, c’est le passage. Le repos pour le juste, mais d’abord le jugement. Il n’y à pas de jugement que n’accompagne la crainte. La chorale et les fidèles entonnent maintenant : Dies irae, dies illa : « jour de colère que ce jour-là ».

    Jour de colère, jour de deuil que celui où Jean XXIII ouvrit le Concile dont ses prédécesseurs avaient ajourné le projet lorsqu’ils eurent constaté la place prise dans l’Eglise par l’hérésie moderniste vainement condamnée par saint Pie X. Le pape avait cru parer au danger en confiant l’organisation de ce Concile à une commission préparatoire doctrinalement sûre, dont Mgr. Lefebvre faisait partie.

    La catastrophe du Concile

    Vaine précaution, car, par une sorte de coup de force, la faction moderniste prit le Concile en main dès son ouverture. Mgr. Lefebvre, aidé de quelques autres évêques, combattit la subversion, mais la masse des pères conciliaires, trop nombreux et mal informés, ne chercha même pas à résister.

    La tempête, on le sait, ébranla et même détruisit en grande partie le vénérable édifice de l’Eglise. Les Pères du Saint-Esprit ne furent pas épargnés et, pour ne pas entériner la dérive, Mgr. Lefebvre dut renoncer en 1968 à son mandat de supérieur général.

    Il ne renonça pas pour autant à la lutte. Bien au contraire. S’il ne pouvait empêcher la destruction, du moins voulut-il commencer la reconstruction dans la fidélité à la Tradition bimillénaire. Dès 1970, c’est la fondation de son premier séminaire qui s’installe à Ecône l’année suivante avec les autorisations religieuses officielles. Le mal ne cesse de s’étendre. Ecône est menacé. Mgr. Lefebvre, en 1974, dénonce la Rome néo-moderniste et post-protestante. Romme riposte par un simulacre de procès et une condamnation à la suspense en 1976.

    Inévitable rupture

    L’œuvre se développe cependant avec beaucoup de vigueur et se développe dans le monde entier. Mgr. Lefebvre sait qu’il ne vivra plus longtemps et qu’il doit assurer la survie après lui de ses fondations. Faute de pouvoir compter sur Rome, il prend la seule décision raisonnable en sacrant des évêques en 1988.

    Mgr. Lefebvre a rempli sa mission. Il ne lui reste plus, après toute une vie de prière et de lutte, qu’à attendre l’heure du repos. Elle ne tarda pas.

    Le 8 mars 1991, il célèbre sa dernière messe et, malgré les souffrances qu’il ressent depuis la veille, il part pour Paris. Mais il faut le rapatrier d’urgence en Suisse et l’hospitaliser à Martigny. Le 11, conscient de son état tout en gardant son humour souriant, il reçoit l’extrême-onction. Le 15, on diagnostique enfin une grosse tumeur cancéreuse que l’on opère le 18.

    Le 23, il offre ses souffrances pour l’Eglise et pour la Fraternité Saint Pie X. Ce seront ses dernières paroles. Son état s’aggrave en effet et il s’éteint dans la nuit du 24 au 25.

    La cérémonie se termine, la chorale chante In paradisum deducant te angeli : « que les anges te conduisent jusqu’au paradis ». La dépouille mortelle de l’évêque fidèle s’avance, portée dans son cercueil nu, accompagnée du cortège de prêtres entre deux haies de séminaristes. Elle remonte vers le séminaire où l’attend sa tombe. C’est là, au milieu des siens, que reposera celui qui, comme l’a dit dans son homélie l’abbé Schmidberger, « a sauvé l’honneur de l’Eglise ».

    Daniel Raffard de Brienne

    (article paru dans Le Choc du mois, n°40, mai 1991)

  • L'économisme, matrice de la "pensée unique" contemporaine

    civitas2.jpgLa pensée économique libérale s’oppose à la culture, à la religion, à famille et à la nation. Elle développe son matérialisme dans l’utilitarisme, l’hédonisme et le rêve paresseux de la jouissance des biens terrestres obtenus sans efforts. Tel est le tableau dépeint dans cet article par le professeur Rousseau que nous remercions vivement de sa contribution.

    Allergique à toute prise de recul par rapport à ce qu’elle est, à toute discussion susceptible d’ébranler la croyance en sa valeur absolue, la démocratie, plus que jamais, s’adore elle-même. Défense de troubler le ronron consensuel autour du droit suprême du système, dont l’humanité rêvait depuis toujours, à s’étendre désormais à toute la planète ! Quelle est donc la racine d’une telle auto idolâtrie ? Il est aujourd’hui devenu plus aisé de le voir. Au cœur de la démocratie, les droits de l’homme, dont elle se veut la servante. Au cœur de ces droits, celui, crucial, vers lequel tous les autres montent et convergent : le droit au bonheur, c’est-à-dire le droit illimité pour l’humanité de jouir de soi de façon immanente. Rendre un tel « droit » effectif a été, ce me semble, l’objectif essentiel d’une Révolution dont les deux moments historiques successifs ne doivent pas nous faire oublier l’unité profonde. Sous le terme de « happiness » en Amérique et de « bonheur » en Europe, c’est une même réalité qui se profile : l’épanouissement purement terrestre d’un homme las de la vallée de larmes, las d’attendre d’un Dieu lointain une béatitude abstraite, réservée de surcroît à ses seuls adeptes. Un bonheur peut-être médiocre, mais sûr, mais tangible, voilà celui auquel aspire l’humanité occidentale moderne, dont les porte-voix, depuis plus de trois siècles disent tous la même chose : ce que les Montchrétien, les Locke, les Encyclopédistes, les Kant et les Constant exprimaient déjà à mots plus ou moins feutrés, un Marx le résumera en termes triviaux. Pour que les hommes soient enfin « émancipés », c’est-à-dire en possession d’eux-mêmes, il faut, écrit « L’Idéologie allemande » (1846), qu’ils soient en mesure « de se procurer nourriture et boisson, logement et habillement en qualité et en quantité complètes ». Tout le reste est littérature. Ne nous leurrons pas : croire que la Révolution démocratique moderne voulait avant tout détrôner le Législateur divin pour mettre l’homme à sa place, c’est donner trop de poids à une superbe diabolique qui est loin, en réalité, de tarauder la majorité des individus. Pour la grosse masse, c’est le confort, c’est le bien être qui sont le but, non d’en finir avec un Dieu dont notre orgueil aurait décidé soudain de ne plus supporter la concurrence. À la limite, si le Christ acceptait la « croissance » (comme l’Américanisme… et Vatican II semblent n’en point douter), il mettrait tout le monde d’accord ; l’essentiel est que la voie soit libre vers un état aussi exclusif que possible d’attente, d’effort, de tension intérieure, de sacrifice. Bref, les vrais biens – comme nous le disons crûment aujourd’hui – sont de consommation. Or ces biens sont surtout matériels ; ce sont ceux qu’une humanité intelligente et active peut donc raisonnablement espérer se procurer plus ou moins rapidement, par ses seules forces.

    Les allergies de l’économisme

    Dès lors se dessinent déjà les thèmes dont l’adoption ou le rejet logique par la mentalité contemporaine va cerner les contours du paysage culturel mondial (le P.C.M !), substitut actuel du marxisme environnemental qui prévalait encore il y a un demi-siècle. Voici, à mon avis, la matrice d’où ils procèdent. C’est le thème – rajeuni grâce à la technique – d’un passage de l’indigence à la jouissance consumériste. De Descartes au M.E.D.E.F., en passant par les Lumières, le Positivisme et le Communisme, la chanson est toujours la même : l’homme a commencé par la pénurie, écrasé qu’il était dans son enfance, par la marâtre nature ; il a appris, peu à peu à la dominer ; il finira dans l’opulence collective, récompense de son travail. On peut être libéral ou socialiste, on peut essayer d’être les deux à la fois ; impossible d’être autre chose, revenir à l’âge des cavernes étant inimaginable. S’il y a un centre de gravité de la Weltanschauung occidentale, c’est bien là qu’il se trouve : industrialistes d’instinct depuis deux bons siècles, c’est d’abord de Saint-Simon que nous sommes les disciples ! Cette obsession productiviste, qu’a-t-elle pour corollaire ?

    D’abord, la dévalorisation systématique de toutes les institutions, activités et représentations étrangères ou indifférentes à l’Économie ; ensuite, et à plus forte raison, une sourde animosité contre celles qui pourraient avoir des connotations économiques franchement négatives.

    L’appauvrissement culturel effarant du paysage contemporain relève du premier phénomène. Comment une société devenue industrialo-mercantile pourrait-elle conserver de l’intérêt pour l’art, la philosophie ou même la science ? L’agonie de l’art dès la fin du 19e est peut-être le signe le plus évident de la décadence spirituelle qui accompagne nécessairement la matérialisation des sociétés. Un second signe en est le déclin spéculatif encore plus précoce (il remonte au 18e !) d’un occident où la métaphysique et la théologie, inutiles à notre bien-être, se tarissent ensemble. Ceci pour laisser place – et c’est un troisième indice de faillite culturelle – non à un nouvel essor proprement théorétique, mais à une « techno-science » tendue vers le seul utile, dont on voit aujourd’hui les ravages. Le premier résultat de l’économisation de notre monde est donc clair : c’est le règne d’une a-culture généralisée dans laquelle communient, d’abord, le peuple et ses élites, bien d’accord pour penser que la « faculté de l’inutile »… est faite pour le rester.

    Désertification spirituelle

    Dans sa seconde dimension, le « penser mondial » apparaît comme étroitement tributaire, encore, de l’économisme. Car son contenu se constitue à partir du rejet global de réalités jadis vécues comme naturelles et légitimes mais qui, si elles devaient continuer à être reconnues aujourd’hui, mettraient la société économiste en état de dysfonctionnement. La première est la morale, dont le droit pénal, son bras séculier, partage le discrédit. Conviant l’humanité à dominer ses instincts et à faire preuve, notamment, en contrôlant ses appétits matériels, d’un minimum de tempérance, elle ne peut avoir dans l’homo-œconomicus qu’un ennemi né : comment pourrait-elle, à moins d’avaler son premier commandement, avaliser le droit de tous à tout avoir, qui sert de légitimation profonde à l’économie de masse aujourd’hui régnante ? A fortiori la religion (la religion catholique) apparaît-elle comme indésirable dans le monde économique moderne. Offrir de son temps à l’Éternité, alors que le temps, c’est de l’argent ? Croire qu’on a une vocation irremplaçable, alors que la standardisation croissante des produits, donc de la demande, est la condition de la satisfaction économique globale ? S’attacher à des dogmes immuables, alors que l’essence de la vie, dont le marché moderne n’est que la réplique, c’est de bouger sans cesse ?

    Rejet de la famille

    Allergique à la norme, tant religieuse que morale, l’économisme l’est aussi, selon la même logique, à deux autres grandes réalités, dont l’occident aimerait bien pouvoir se débarrasser. La famille d’abord, en raison de son incapacité structurelle à se plier aux nécessités d’une société économique « avancée ». Quelques contorsions qu’elle fasse pour y remédier, elle a et aura toujours contre elle deux handicaps, expliquant le discrédit dont la pensée unique la frappe. D’une part, elle nuit à la Production, dans la mesure où elle en détourne des hommes et des femmes que ses soins accaparent ; d’autre part, elle décourage la consommation : quand on mange, qu’on s’habille, qu’on habite à plusieurs, on ne fait pas vraiment travailler le commerce ! Dans un univers suréconomisé, le rejet, au moins culturel, de la société domestique n’est plus qu’une question de temps. Avec, en prime, un a priori intellectuel et sentimental de plus en plus favorable aux catégories sociales vivant de son implosion, dont les dépenses alimentent largement les caisses réunies de la banque, de l’entreprise et de la grande surface : femmes, jeunes, homosexuels, seniors émancipés, etc., tacitement complices dans le refus de toute frugalité.

    Rejet de la nation

    Le rejet du cadre national, si consensuel aujourd’hui, relève de la même logique. Pourquoi production et consommation de masse, dont la nature exclut qu’elles s’auto-limitent spontanément, devraient-elles se confiner à un territoire déterminé ? La jouissance économique n’a pas de frontières ! Au temps de Voltaire, seuls les bourgeois épicuriens étaient « cosmopolites » ; en devenant « mondialistes », les salariés modernes, leurs successeurs, ne font que démocratiser l’économisme, et le pousser à son terme.

    Rejet du ciel d’abord, rejet sur terre ensuite de toute limite et de tout enracinement sont sans doute les deux grands corollaires de la « poursuite du bonheur » : l’idéologie qui en découle dresse désormais, comme dirait Tocqueville, un cercle formidable autour de la pensée – celui d’un néo-totalitarisme occidental, dont le libéralisme et le communisme n’étaient peut-être que les prodromes inchoatifs.

    Traits constitutifs de la mentalité économiste

    Ce néo-totalitarisme est le point d’aboutissement d’une évolution sur laquelle il importe de revenir un instant, pour mieux en mesurer la perversité. Que le personnel de l’Économisme occidental ait changé au fil du temps relève de l’évidence. Entre le bourgeois ou l’ouvrier du I9e et le salarié actuel, quelle différence ! L’économisme du premier âge était encore marqué par la Transcendance dont il incarnait le rejet : il conservait, en la réfléchissant encore malgré lui, une certaine modération, une certaine timidité. L’homo-œconomicus de ce temps n’a pas contracté le culte de la superfluité vaniteuse. C’est un utile collectif plutôt fruste (symboles : la vapeur ou le rail) qu’il croit, naïvement, indispensable à son bonheur. La modestie relative de ses ambitions révèle l’influence que la tradition helléno-chrétienne exerce encore sur lui. Lorsque cet héritage est abandonné, le rejet de la Transcendance qu’il véhiculait toujours fait son œuvre : perdant toute discipline, tout contrôle, l’économisme vire à l’hédonisme radical ; il prend la forme ludico-esthétique que nous lui connaissons aujourd’hui.

    Quelles sont les dimensions principales de l’économisme « dernier cri » dont la « pensée unique » actuelle est le reflet ? J’en vois trois.

    I) La valeur des choses se mesure, d’abord, à l’intensité de la satisfaction qu’elles nous procurent ; elles ne valent que le plaisir qu’elles nous donnent. D’où une inféodation radicale – inconnue du capitalisme « classique » – de l’économie à la demande factuelle, qu’il s’agit de satisfaire à tout prix. Cette « subjectivisation » totale de l’économie (dont le résultat est la mise sur le même plan de la bière et de l’eau bénite) traduit une première manière pour l’économisme, d’en expulser la Transcendance ; car celle-ci signifie d’abord que l’homme n’est pas « mesure de toute chose » ; mais est au contraire mesuré par des normes objectives, qu’il doit reconnaître et auxquelles il doit se soumettre.

    2) La valeur des choses se mesure, ensuite, à l’immédiateté de la satisfaction qu’elles occasionnent. Il est intolérable d’avoir à attendre ! Tout, tout de suite ! Surtout pas de plantation de noyers, surtout pas d’épargne, dont les fruits ne seront peut-être jamais récoltés (la bourse, devenue instantanéiste est ici le parfait symbole d’une économie qui aspire à ne plus vivre qu’au présent). Dans cette horreur pour le « long terme », c’est évidemment un second refus de la Transcendance qui se trahit : car l’instant, que l’économisme « dernière mouture » hypostasie fiévreusement, qu’est-ce d’autre que le contraire de l’éternité, cet autre attribut essentiel de la même Transcendance ?

    3) La valeur des choses se mesure, enfin, à leur facile accessibilité, c’est-à-dire au peu de mal à se donner pour pouvoir en faire usage. Nos contemporains, à l’exception (provisoire ?) des calvinistes anglo-saxons, préfèrent de loin Rousseau à Bentham, l’Ile Saint-pierre à l’usine et au bureau. À la limite, ne plus rien faire (cf. la vague écologique) leur déplairait moins que d’avoir à travailler dur pour continuer à consommer. Les 35 heures planétaires sont devenues leur rêve ! La haine du travail, sécrétée par un monde qui est lui-même le pur produit du travail, est bien la troisième grande dimension de l’économisme actuel. Qui ne voit qu’à nouveau, et enfin, c’est la Transcendance qu’on évacue ici ? Elle ne s’offre qu’à ceux qui font, pour s’élever vers elle, un effort - dont elle est seule juge - mais dont elle sera la récompense. Aucune religion n’a jamais dispensé ses adeptes, désireux de s’attirer la grâce divine, d’une dépense minimale d’énergie…

    Ma conclusion sera brève. L’Économisme devenu aujourd’hui ouvertement subjectiviste, instantanéiste et paresseux, achève sous nos yeux de développer son essence, fondamentalement antireligieuse et particulièrement antichrétienne. On peut penser que c’est lui qui modèle la mentalité de la majorité des « civilisés » actuels, sous le contrôle diffus de la presse, de la grande entreprise, de la banque et des pouvoirs politiques complices.

    Professeur Claude Rousseau

     

    Article tiré de la revue Civitas,(version PDF)

    Institut Civitas

  • Vendredi Saint

     

    vendre2.jpg

    Jésus avait dit : non capit prophetam perire extra Hierusalem,1 et pour cela même la station de ce jour se célèbre à Rome dans la basilique Sancta Hierusalem où, autrefois, le Pape se rendait nu-pieds, la procession partant du Latran. Durant le chemin, il agitait un encensoir fumant, plein de parfums précieux, devant le Bois de la Sainte Croix soutenu par un diacre, et le chœur chantait le psaume 118 : Beati immaculati in via. En signe de profonde tristesse, ce jour était originairement a-liturgique, et pendant plusieurs siècles les Papes maintinrent inviolé l'antique usage romain qui voulait que fut exclue de ce jour même la messe des Présanctifiés. Le rite actuel était toutefois en vigueur dans les églises Titulaires de Rome au moins dès le VIIIe siècle.

    L'adoration du Bois de la Sainte Croix le Vendredi Saint dérive de la Liturgie de Jérusalem, où elle était déjà en usage vers la fin du IVe siècle. Aussi, pendant longtemps et même en occident, cette adoration constitua comme la cérémonie la plus importante, le point central vers lequel convergeait toute la liturgie de la sainte Parascève. Ecce lignum Crucis : voici le bois de la Croix : c'est le commencement de la parousie du divin juge, et à l'apparition de l'étendard de la Rédemption, tandis que l'Eglise se prosterne dans un acte d'adoration reconnaissante, les puissances infernales épouvantées s'enfuient déjà dans l'abîme. Au moyen-âge, à Rome, le reliquaire papal de la Sainte Croix était aspergé de parfums, pour indiquer la suavité de la grâce qui s'exhale du Bois triomphal.


    1 "Il n'est pas permis qu'un Prophète soit mis à mort hors de Jérusalem" (Luc., XIII, 33).

  • Théorie de l'évolution, bilan critique et réponse à Darwin

    Le lundi 23 février, au CNR (Conseil National de la Recherche), à Rome, s'est tenue une intéressante conférence sur l'évolutionnisme. Car contrairement aux nombreux colloques qui, ici ou là, marquent l'année Darwin (2009 en effet, voit commémorer à la fois le bicentenaire de la naissance de Darwin et le 150e anniversaire de son livre L'Origine des Espèces), il s'agissait ici non de célébrer une fois de plus la gloire du célèbre naturaliste anglais, mais d'établir un bilan critique de sa théorie.

    Au sein d'un groupe choisi de scientifiques et de philosophes, de journalistes, d'universitaires, et de représentants de l'Eglise (dont un envoyé du Conseil Pontifical pour la Culture, abbé Tomasz Trafny), des intervenants allaient se succéder, permettant de bien cerner et d'approfondir la nature et les conséquences de l'évolutionnisme.

    En introduction, le Pr Roberto de Mattei, vice-président du CNR, rappelait que l'évolutionnisme avait pris naissance comme un mouvement de refus de la Création, ce qui rend aussi difficile d'en faire une théorie acceptable par la pensée chrétienne, qu’il l’était d’accepter la théorie économique de Marx en prétendant rejeter ses présupposés matérialistes et athées. D'autre part, comment décrire chez les êtres vivants la permanence d'une “forme” spécifique, conservée au cours de la “re-production”, tout en faisant reposer la vie sur le hasard de rencontres moléculaires ou de combinaisons d'ADN, vision matérialiste qui consiste précisément, par le refus d'une finalité en acte, à nier la réalité des formes?

    Le premier intervenant fut un sédimentologiste français, Guy Berthault, dont les travaux expérimentaux réalisés notamment à l'Institut d'Hydraulique de Marseille et à l'Université du Colorado, ont été publiés par l'Académie des Sciences de France et par celle de Russie. Il a montré que les strates dans les roches sédimentaires ne résultent pas de dépôts successifs, comme on l'avait cru depuis trois siècles, mais d'une ségrégation mécanique des particules durant leur transport par des courants horizontaux et lors de leur dépôt dû aux variations de vitesse du courant. Il en résulte que la chronologie stratigraphique, fondement des chronologies géologiques (qui ont à leur tour servi à étalonner les datations par les radioéléments) est à revoir entièrement. Or les longues durées ont servi à rendre crédible une évolution qu'on n'arrivait pourtant pas à constater à l'échelle de l'histoire humaine.
    Un chercheur au Commissariat à l'Energie Atomique (France), Jean de Pontcharra, expliquait alors, sur l'exemple du potassium-argon, méthode la plus utilisée pour dater les fossiles, que bien des hypothèses faites pour transformer des analyses chimiques en dates du calendrier, ne sont pas vérifiées, ce qui a pour effet de vieillir considérablement les âges. Une lave émise lors de l'éruption du mont Saint-Helens, dans l'Etat de Washington, en mai 1980, est ainsi datée de 300 000 ans, 900 000 ans ou deux millions d'années, selon qu'on analyse la roche totale ou ses composants.

    Puis un chimiste américain, Hugh Miller, présentait les mesures au carbone 14 qu'il vient de réaliser sur le collagène d'os de dinosaures. Les dates s'échelonnent entre 20 000 et 40 000 ans, ce qui est évidemment très loin des 60 millions d'années données habituellement pour la disparition de ces grands animaux!

    Un physicien allemand, Thomas Seiler, montra ensuite comment la loi la mieux attestée en physique, le principe de dégradation de l'énergie (ou d'entropie croissante), s'opposait à l'apparition spontanée des différents êtres vivants, laquelle requiert chaque fois une augmentation d'ordre et d'information.

    Le Pr Pierre Rabischong, ancien Doyen de la Faculté de Médecine de Montpellier, sur quelques exemples tirés du corps humain, prouvait l'impossibilité d'expliquer par une genèse spontanée la complexité et l'admirable inter-corrélation de nos organes et de leurs fonctions. Il faut bien admettre un “programme” préexistant, issu d'une intelligence dont la supériorité saute aux yeux dès qu'on compare une prothèse à l'organe qu'elle tente de remplacer. Il y a pourtant des équipes multidisciplinaires qui mobilisent une grande quantité de “matière grise” derrière le moindre organe artificiel!

    En fin de matinée, le Pr Maciej Giertych, généticien à l'Académie des Sciences de Pologne, exposait quelle avait été sa surprise en découvrant que les manuels de science de ses enfants présentaient la génétique des populations, sa discipline, comme la preuve de l'évolution. Or la formation des races ou des variétés, phénomène très bien étudié sur les espèces domestiques, consiste en une réduction de la diversité du génome. C'est donc l'exact contraire d'un progrès pour l'espèce puisqu'aucune nouveauté n'apparaît. Comment se peut-il qu'une théorie considérée comme scientifique, deux cents ans après sa première formulation, n'ait à présenter comme “preuve” que l'interprétation infidèle d'un phénomène en réalité contraire à ce qu'elle affirme?

    L'après-midi fut consacrée aux aspects philosophiques de l'évolutionnisme. Le Pr Alma von Stockhausen, de l'Académie Gustav Siewert, retraçait l'idée d'évolution en remontant, non à Spencer ou encore au Deus sive Natura de Spinoza, comme on le fait souvent, mais à Luther qui, en introduisant l'idée d'une incomplétude primordiale, d'un non-être, en Dieu, est le véritable prédécesseur de Hegel et de son idée d'une autoréalisation permise précisément par l'accomplissement de la négativité. L'évolution par l'élimination du moins apte chez Darwin en fut ainsi l'application en biologie, comme la lutte des classes (avec ses destructions) fut présentée par Marx comme un progrès politique.

    Puis le Pr Josef Seifert, Recteur de l'Université du Liechtenstein, faisait un commentaire critique de différentes versions de l'évolutionnisme: la théorie darwinienne athée, matérialiste et niant une Cause intelligente pourtant manifeste; l'évolutionnisme théiste, à la manière de Teilhard de Chardin, qui appelait un surhomme biologiquement supérieur à nous et dont la conscience collective accomplirait la divinisation du monde; l'évolutionnisme limité selon lequel Dieu intervient à certains moments pour assurer le franchissements de seuils tels que la vie et la conscience, ou celle des grands embranchements vivants. Il s'agit bien de “contes de fées”, mais qu'il est impossible de réfuter par la seule philosophie.

    Hugh Owen, Directeur du Centre Kolbe (Etats-Unis), montrait sur différents exemples comment la croyance en l'évolution avait freiné la recherche scientifique en faussant le regard des chercheurs sur les êtres vivants: on est parti d'un présupposé de “non-fonction” devant les organes dont on ne comprenait pas encore le rôle, alors que l'hypothèse inverse, selon laquelle tout a un sens et un rôle, est le véritable stimulant pour la recherche. C'est ainsi que pendant vingt ans 90 % du génome a été qualifié d'ADN “poubelle” (junk DNA), simplement parce qu'on ne s'intéressait alors qu'aux séquences codant pour les protéines, soit 10 % environ. On considérait que le reste du génome était une survivance de séquences jadis utiles lors d'étapes antérieures de l'évolution, mais désormais sans fonction. On a quand même fini par découvrir que cette partie du génome jouait un rôle essentiel de régulation, mais le présupposé évolutionniste avait longtemps dissuadé les chercheurs de s'y intéresser.

    Dominique Tassot, Président du Centre d'Etudes et de Prospective sur la Science (France), présentait différentes anomalies logiques typiques des raisonnements évolutionnistes: affirmation simultanée de thèses contradictoires (comme le gradualisme chez les êtres vivants et l'existence de "sauts" dans l'évolution des animaux fossiles); emploi d'un terme confus comme celui d'évolution afin de créditer la thèse invérifiée d'une macroévolution trans-spécifique par tous les faits liés à la variabilité et aux adaptations intra-spécifiques (microévolution); extrapolation sur des durées immenses pour conclure au contraire de ce qui a été observé, etc.

    Après une discussion finale montrant le vif et profond intérêt des participants pour ce thème fondamental, le Pr Roberto de Mattei reprenait la parole en rappelant l'importance d'un débat où se manifeste bien les limites de la science et l'importance de restaurer une vision chrétienne du monde faisant au concept de Création sa place centrale porteuse d'ordre, de finalité et d'intelligibilité. En un mot de conclusion, Dominique Tassot rappelait qu'il n'aurait pas fallu demander aux scientifiques de répondre à une question hors de leur portée, comme la question des origines, ce qui était encore bien compris par les fondateurs de la science européenne jusqu'au XVIII siècle. Une société en ordre appelle l'existence d'une autorité intellectuelle supérieure, laquelle nous aurait épargné cette idéologie évolutionniste envahissant aujourd'hui tous les domaines de l'action comme de la pensée. (D. T.)

    Correspondance européenne n° 197 du 10 mars 2009